Paru dans Strange #2 (janvier 2010)
Interview mené par Rhom
Philippe, pourrais-tu nous dire quel regard tu portes sur le monde des comics ?
Philippe Roure : J'ai découvert Strange tardivement, vers le numéro 70. Je suis tout de suite tombé dedans, en lisant ensuite tout ce qui pouvait sortir de chez Lug : Spécial Strange, Titans, Nova, Planète des singes, ... Les super-héros ont bercé mon enfance et mon imaginaire, mais j'étais loin de penser que ce que je lisais était à moitié tronqué, retouché, bien différent des versions originales. À 8-9 ans, on ne se rend pas compte de tout ça... Jusqu'à il y a environs trois ans, quand j'ai commencé à penser à écrire quelque chose autour du Marvel 14, j'avais décroché des super-héros. Je suivais les adaptations qui en étaient faites au cinéma, mais c'est tout. Là, on peut dire que j'ai replongé... Le monde des super-héros est très riches et varié. Ils sont des Dieux parmi les hommes. Leur univers puise dans les mythologies. Leurs auteurs ont l'intelligence de les ancrer dans les grands événements de notre monde, qu'il s'agisse des deux guerres mondiales, d'assassinats d'hommes politiques ou des attentats du 11 septembre. Ce qui leur donne une prise dans la réalité, une proximité qui renforcent leur crédibilité... Ils sont confrontés aux mêmes bouleversements que nous..
Quelle a été ta principale motivation pour t'atteler à ce projet et que représente pour toi cette revue mythique ?
PR : Je suis tombé il y a trois ans sur un article consacré au Marvel 14, dans une encyclopédie des adaptations Marvel par Lug. Je ne connaissais ni tous ces problèmes de censure, ni le mythe qui était né autour de ce numéro. J'y ai vu une excellente idée de départ pour une fiction, une histoire centrée sur une transaction rassemblant des collectionneurs un peu extrêmes autour d'un objet tellement rare qu'il vaudrait une fortune… Un peu comme des truands qui se disputent un magot ou un trésor, sauf que là il s'agirait d'un magazine. Et ce film serait un polar... Ainsi est née l’idée de “M14”... Par la suite, mes producteurs ont proposé de doubler ce film d'un documentaire sur le sujet. C'était un moyen de décortiquer tout ce qui s'était réellement passé autour du Marvel 14, et de compléter ainsi l'aspect fictionnel du court par une deuxième approche, réelle celle-ci...
Au départ, as-tu pensé à un simple court métrage ou à une version longue ?
PR : Il faut distinguer les deux supports : "M14", voué depuis le début à être un court métrage de fiction, et "Marvel 14 : les super-héros contre la censure", qui, que ça soit pour la version courte de 26 mn ou la longue de 52 mn, reste un documentaire... Au début, je ne pensais qu'à un court métrage de fiction. Puis, l'idée de faire un documentaire sur le sujet s'est présentée. La raison des deux versions de ce documentaire, c'est qu'il y a d'un côté les festivals pour lesquels un 52 minutes peut s'avérer un peu long et, de l'autre, les chaînes de télé qui n'achètent qu'à partir de 52 minutes.
Jean Depelley co-réalise le documentaire avec toi. Pouvez-vous nous dire comment est née cette collaboration ?
PR : Jean travaillait déjà avec Metaluna Productions sur des scénarios. Et je pense que quand ils m'ont signé pour "M14", étant donné que Jean est un grand collectionneur de comics, ils avaient déjà dans l'idée qu'on collabore ensembles... C'est ce qui s'est passé pour l'écriture de la version finale du scénario de "M14" et ça s'est étendu à la co-réalisation du documentaire.
Jean Depelley : C'est Fabrice Lambot de Metaluna Productions qui m'a fait découvrir le Teaser de "M14", que Philippe avait déjà mis en ligne… Fabrice m'a dit : «Tu devrais regarder ça… Dis-moi ce que tu en penses. On envisage de le produire». Inutile de dire que j'ai tout de suite adhéré au parti-pris de Philippe. Ce Teaser, démarrant sur un aspect historique de la BD en France, avant de rebondir sur un bon polar hard-boiled, avait tout pour me séduire ! De plus, étant dans la BD, je connaissais bien l'histoire Lug et ses vrais acteurs… J'ai donc collaboré avec Philippe à la réécriture de “M14”, précisant certains points, développant les personnages… Philippe avait déjà tout en tête, mais n'avait pas conscience de l'aspect symbolique que l'on pouvait ajouter au film… Au fur et à mesure de l'avancée de notre travail, Fabrice Lambot s'est rendu compte de l'importance du sujet sur le plan historique et a eu l'idée de produire un documentaire. Il nous a naturellement demandé de le co-réaliser. En tout cas, cette collaboration se déroule le mieux du monde ! En plus d'être devenu un ami, Philippe est à la fois ouvert à mes idées et exigeant… J'admire sa façon méticuleuse de travailler et il me semble qu'il y a une réelle synergie dans notre travail…
Hormis Jean, qui d’autre a participé à ce projet ?
PR : Le documentaire et le court métrage sont produits par Metaluna Productions : Fabrice Lambot et Jean-Pierre Putters (créateur du magazine Mad Movies). Ce sont les collaborateurs incontournables de ces deux projets. Ils ont été tout de suite enthousiastes à l'idée de "M14", puis Fabrice a proposé qu'on réfléchisse au documentaire. Vu l'implication de Jean dans l'univers des comics, il était évident qu'il fallait aussi s'atteler à ce second support. On avait la matière, les contacts... Et puis, il faut bien sûr remercier tous nos intervenants, et les techniciens qui ont bien voulu apporter leur savoir-faire, qu'il s'agisse du son, des effets visuels ou de l'étalonnage.
Le film est captivant, bien documenté et riche en informations. On y découvre l’ampleur des effets de la censure à cette époque. Avez-vous facilement eu accès à tous ces documents ?
PR : Jean est le Monsieur Archive du documentaire. Il a une collection impressionnante de comics, bandes dessinées, et revues illustrées en tous genres… On a beaucoup puisé dedans. Au fil du montage, on faisait le point sur ce qu'on recherchait, ou je lui disais ce que je voulais illustrer, et lui trouvait la bonne couverture, la planche adéquate. On a eu aussi la chance de rencontrer Bernard Joubert, un de nos intervenants, qui est LE spécialiste de la censure. Il a amassé toute une quantité de documents ayant trait à la loi du 16 juillet 1949, les rapports des réunions de la commission de censure, etc ... Pour le reste, j'ai trouvé à l'INA des archives télévisuelles dont je ne soupçonnais même pas l'existence, vu notre sujet assez pointu.
JD : Le plus simple a été de contacter les interlocuteurs, les personnes ayant vécu ces événements, ou les spécialistes de la question… Beaucoup faisaient partie de mes connaissances : Reed Man, Eric Vignoles, Fred Tréglia, Thierry Mornet… sont des amis. Grâce à eux, nous avons pu contacter Claude Vistel, Jean-Yves Mitton, Bernard Joubert… La partie plus difficile concernait l'iconographie. Il a fallu choisir les bonnes illustrations, faire des compromis. La plupart des images proviennent bien entendu de ma collection, qui ne s'est pas bâtie en un jour... Et chacun a un peu cherché de son côté…
La version 52 mn développe-t-elle davantage les contextes historiques et les enjeux politiques de cette loi ?
PR : Absolument. On remonte jusqu'à l'après-guerre, le plan Marshall, l'anti-américanisme qui est, avec la recrudescence de la délinquance juvénile, l'une des raisons invoquées pour créer une loi réglementant les publications destinées à la jeunesse... Et puis, en 52 minutes, on va pouvoir prendre un peu plus notre temps et laisser nos intervenants s'exprimer davantage sur le sujet...
JD : Quelque part, c'est mon combat… J'ai toujours défendu une certaine idée de la culture populaire, déclinée aussi bien à travers la littérature, que le cinéma ou la bande dessinée… Depuis la Libération, il y a dans notre pays une défiance, voire une résistance, à cette forme de culture immédiate. Dans la version 52 minutes, mon souhait était de révéler au grand jour ses mécanismes, souvent liée à un protectionnisme anti-américain et à un matérialisme de circonstance dans le pays de Descartes… Cette politique culturelle persiste encore de nos jours… En tout cas, il n'y a pas de manichéisme dans notre documentaire, puisque nous présentons les arguments de chacun. C'est au spectateur de choisir son camp...
Une certaine firme américaine aurait décidé d’apporter son soutien ! Pouvez-vous nous en dire plus ?
PR : Il était préférable de demander une autorisation à Marvel Entertainment, pour être certain de ne pas être inquiété en montrant tout ce matériel Marvel. On ne plaisante pas avec ces gens-là… Donc, on a pris contact avec eux, on leur a envoyé la version 26 mn du documentaire. Ils ont jugé qu'il avait une portée pédagogique et non commerciale, et ils nous ont donné leur accord pour l'exploitation...
JD : C'est grâce à un ami et collaborateur américain, que nous avons eu les coordonnées de la personne responsable du droit à l'image chez Marvel US… Avec l'aval de Marvel, le film pourra s'exporter sans problème.
On ne peut pas se quitter sans parler de LUG. Vous avez rencontré Claude Vistel (fille du fondateur des éditions Lug), pouvez-vous nous dire comment cela s'est passé ?
PR : C'est une grande rencontre. Madame Vistel est une dame adorable qui nous a reçu chez elle et nous a raconté toute l'histoire des éditions Lug. Nous, nous avions conscience de rencontrer LA personne à l'origine de la venue des super-héros Marvel en France, et elle, nous a confié qu'elle nous considérait comme ses enfants. C'est un peu comme si nous avions passé l'après-midi à discuter de super-héros et de super-vilains entre spécialistes, mais avec notre maman.
JD : Oui, c'était une réunion de famille ! Philippe et moi étions au début dans nos petits souliers… Mais l'accueil a été extraordinaire ! Claude Vistel est une femme d'une grande générosité, que le respect du lecteur a toujours animée ! Elle nous a vivement félicités pour la version 26 minutes, et nous espérons être à la hauteur pour la version longue…
Vos projets en 2010 ?
PR : La réalisation de "M14" pour ce printemps... J'ai aussi le scénario d'un autre court métrage sous le coude, un giallo... Et j'ai commencé l'écriture d'un long...
JD : L'album ShieldMaster avec Reed Man, Joe & Jim Simon et, j'espère, le développement en préproduction d'une de mes histoires chez Metaluna Productions...